
Jamais coupe
d'opale, où boivent les abeilles,
Jamais perle d'azur, étoilant
nos corbeilles,
Ou vivant de notre air dans l'air vivant des
blés,
N'ont agi plus longtemps sur mes songes troublés,
Que
ce fantôme noir d'une plante momie,
Dans son champ souterrain
six mille ans endormie.
Les jeunes sœurs d'hier, opulentes ou
non,
Ont toutes des couleurs, qui nous disent leur nom,
Qui
content à nos sens les secrets de leur vie ;
Mais cette fleur de
pierre, aux cavernes ravie,
Que semble, en l'éclairant, renier
le soleil,
Quelle énigme sans fond renferme son sommeil !
Obscur comme la tombe, et plus impénétrable,
Sphinx jadis
éphémère, aujourd'hui si durable,
Voyageur engourdi, qui
reviens de si loin,
Que sais-tu de la terre ? Avait-elle un
témoin,
Quand, la couronne au front, de ta couche élancée,
La
lumière sauva ta royauté passée ?
Né comme toi des pleurs ou
des baisers du jour,
Le vol des papillons t'a-t-il parlé d'amour
Oasis de parfums, dans les déserts flottante,
À quel sylphe
nomade as-tu servi de tente ?
Quelle ombre a rafraîchi ton germe
? quel oiseau
Vint, pour te saluer, chanter sur ton berceau ?
Avant d'y promener sa force vagabonde,
L'homme avait-il déjà
des vassaux dans ce monde ;
Ou, du globe encor vide astre
silencieux,
N'as-tu de ta splendeur étonné que les cieux
?
Quand j'interroge ainsi ton spectre avec mon rêve,
Je ne
sais quel brouillard de ta cendre s'élève,
Où, comme des
vaisseaux, glissent, appareillés,
Des jours évanouis les
trésors réveillés.
Des monstres primitifs la race qui s'exhume
Repeuple devant moi cet océan de brume,
Et l'air ressuscité
s'encombre de dragons,
Dont le vol fait crier le monde sur ses
gonds.
Autour de ton néant je vois, comme un mirage,
Des
continents proscrits bouillonner le naufrage,
Et des mers
d'autrefois ranimant les complots
Je te vois, dans ta fosse
installé par les flots,
Des siècles décédés confident
oculaire,
Nous garder, de leur fin, ta mort pour
exemplaire.
Écho pétrifié des temps qui sont perdus,
Tes
oracles muets, dans mon âme entendus,
Refont tout le passé
dépouille par dépouille.
Fleur antique, salut ! chrysalide de
houille,
D'où s'envole, à mes yeux, un vivant univers.
Pour
qui l'y veut chercher, quelle moisson de vers
Rayonne sous la
nuit de tes mornes pétales,
Genèse où le déluge a scellé ses
annales,
Et qu'à livre fermé comprennent nos esprits !
Poème
plus confus que ces vieux manuscrits,
Que rangeait Pompeïa dans
ses cases de poudre,
Et qui dorment sans voix calcinés par la
foudre,
Ton silence éloquent me parle plus haut qu'eux.
Tout
ce qu'on peut glaner sous leurs plis ténébreux,
Fût-ce un
soupir perdu de la Grèce ou de Rome,
C'est quelque mot
terrestre, imparfait comme l'homme,
Dont le sens préféré n'est
pas toujours le bon :
Toi, l'on n'épelle pas tes feuilles de
charbon
Sans en voir aussitôt, comme une ombre empressée,
Sortir un mot de Dieu, traduit par la pensée.
Jules Lefèvre Deumier La fleur fossile